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Bonjour,

Ce 1er juin, le philosophe Michel Serres nous a quitté, à l'âge de 89 ans. 

PhiloMa voudrait lui rendre hommage de deux façons :

  • D'abord en lui dédiant notre prochain séminaire, ce 4 juin, avec Jacques Igalens, qui portera sur un thème qui lui était cher : les différentes façons d'être écologiste, ou de penser et de tenter de relever le défi écologique.  
  • Ensuite, en faisant un rapprochement, qui aurait probablement fait sourire le toujours facétieux Michel Serres, entre la thèse qu'il défend dans son "Contrat naturel" (Flammarion, 1990) et l'une des thèses majeures de Georges R. R. Martin dans Games of Thrones : l'irruption du Monde comme acteur majeur de l'Histoire devrait induire les hommes à s'unir pour relever le défi écologique (symbolisé chez Martin par les Marcheurs Blancs), plutôt de s'entre-tuer pour conquérir un pouvoir illusoire. C'est ce qu'évoquent d'une part le tableau des duellistes de Goya en couverture du l'édition originale du livre de Serres et d'autre part tous les combats et duels qui rythment la saga des saisons Game of Thrones.  

Le "Contrat naturel" de Michel Serres : 30 ans déjà et toujours d'actualité ?

Si Michel Serres était d'abord un philosophe des sciences, le thème de la nature traverse l'ensemble de son œuvre. Toutefois, loin de prolonger, à la manière d'un Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique, une critique de l'écologie radicale (en dénonçant sa tendance à l'anthropomorphisme qui conduit à réclamer pour elle les droits qui s'attachent normalement aux personnes et non aux choses), Michel Serres a tenté et réussi selon nous, entre autres dans "Le contrat naturel", à légitimer les exigences nouvelles de l'écologie

Ainsi, en partant du constat de l’impact de toutes les activités humaines sur l’équilibre total de la planète, de la violence sans merci qui règne désormais entre l’Homme et le Monde, Michel Serres démontre dans "Le contrat naturel", qu’il y a une irruption du Monde comme acteur à part entière et majeur de l’Histoire. Il appelle donc à une réconciliation, à un nouveau contrat qui compléterait le contrat social de Rousseau : si le contrat social de Rousseau se fait d’homme à homme dans le monde, le contrat naturel de Michel Serres doit s’effectuer entre l’Homme et le Monde

Dans les premières pages de son livre, Michel Serres commente brillamment le tableau des duellistes de Goya : 

« …Un couple d’ennemis brandissant des bâtons se bat au beau milieu de sables mouvants. Attentif aux tactiques de l’autre, chacun répond coup pour coup et réplique contre esquive. Hors le cadre du tableau, nous autres spectateurs observons la symétrie des gestes au cours du temps: quel magnifique – et banal – spectacle!

Or le peintre – Goya – enfonça les duellistes jusqu’aux genoux dans la boue. A chaque mouvement, un trou visqueux les avale, de sorte qu’ils s’enterrent ensemble graduellement. A quel rythme ? Cela dépend de leur agressivité : à lutte plus chaude, mouvements plus vifs et secs, qui accélèrent l’enlisement. L’abîme où ils se précipitent, les belligérants ne le devinent pas : au contraire, de l’extérieur, nous le voyons bien.

Qui va mourir, disons-nous ? Qui va gagner, pensent-ils et dit-on le plus souvent ? Parions. Pointez à droite, vous autres ; sur la gauche nous avons joué. Que le combat soit douteux, cela signifie la nature double du couple : il y a seulement deux combattants que la victoire, sans plus de doute, départagera. Mais en tierce position, extérieur à leur chamaille, nous repérons un troisième lieu, le marécage, où la lutte s’envase.

Car ici, dans le même doute que les duellistes, les parieurs risquent de perdre tous ensemble, ainsi que les batailleurs, puisqu’il est plus que probable que la terre absorbe ces derniers avant qu’eux-mêmes et les joueurs n’aient liquidé leur compte.

Chacun pour soi, voici le sujet pugnace; voilà deuxièmement, la relation combattante si chaude qu’elle passionne le parterre, qui, fasciné, participe de ses cris et de ses louis.

Et maintenant : n’oublions-nous pas le monde des choses elles-mêmes, la lise, l’eau, la boue, les roseaux du marécage ? Dans quels sables mouvants pataugeons-nous de concert, adversaires actifs et malsains voyeurs? Et moi-même qui l’écris, dans la paix solitaire de l’aube?… »

A sa sortie, il y a 30 ans, le livre s’est heurté à une levée de bouclier : vouloir sauver la planète était alors considéré comme une élucubration et même par certains comme une tentation fascistoïde. Aujourd’hui, le monde entier semble s’être emparé du sujet. Partout l’on entend qu’il est urgent d’agir. Ce que nous rappelait alors, et nous rappelle encore aujourd'hui Michel Serres, c’est qu’il avant tout urgent de réfléchir.

Et c'est précisément ce que nous tenterons de faire, en son honneur, ce 4 juin (de 19:30 à 22:30), avec Jacques Igalens, professeur émérite de l’Université de Toulouse Capitole et président de l’Institut International de l’Audit Social. Cette conférence-débat, qui aura lieu au Château de la Solitude (Bruxelles), sera destinée à tous les citoyens intéressés par ces questions, actifs ou pas en entreprises, qu’ils soient jeunes ou moins jeunes.

Infos & RéservationsNe tardez plus à vous inscrire.

Les Marcheurs Blancs de Georges Martin : symbole du défi écologique ? 


Dans "Philosopher avec Game of Thrones" (Ellipses, 2016), le philosophe et professeur de cinéma, Sam Azulys démontre de façon convaincante comment "le retour des Marcheurs Blancs peut être interprété comme une métaphore du désastre climatique menaçant l'existence des hommes, tandis que le retour des dragons peut pour sa part évoquer la toute-puissance des armes de destruction massive que la technique met imprudemment à notre disposition". On peut donc raisonnablement lire toute la saga de Game of Thrones (que certains ont injustement réduit à une "histoire de nichons et dragons") comme faisant indirectement écho à l'analyse de Serres du tableau de Goya : la folie des hommes les induit à se battre pour le pouvoir absolu et fragilise ainsi le Royaume tandis les Marcheurs Blancs, les barbares, se massent à ses portes (ils s'enfoncent dans les sables mouvants dans le tableau de Goya) ; Au contraire, ils devraient s'unir pour relever le véritable défi : combattre ensemble les Marcheurs Blancs ; conclure le "Contrat Naturel" proposé par Serres. 

L'extrait suivant du livre de Sam Azulys (que vous pouvez écouter sur ce sujet au micro d'Adèle Van Reeth sur France Culture) évoque à ce propos des questions que nous aborderons aussi avec Jacques Igalens. 

"Notre modernité inquiète oscille donc entre la vision d'une mondialisation pleinement réalisée où l'homme ne serait plus qu'un simple agent de la technique (fin de l'Histoire) et la vision catastrophiste d'un monde déjà condamné qui reprendrait à son compte le motif religieux de la fin des temps. Les perspectives apocalyptiques de Game of Thrones correspondent-elles à l'une de ces visions du monde ? [...] La figure apocalyptique du dragon dans Game of Thrones est liée à la question de la responsabilité de l'homme puisque la créature n'est qu'un instrument de conquête, un outil qui, placé entre de mauvaises mains ou échappant lui-même à tout contrôle, pourrait réduire le monde en cendres. La figure apocalyptique des Marcheurs Blancs, en revanche, ne dépend pas directement des hommes qui ne sont ni responsables de leur apparition, ni de leur irrésistible montée en puissance. Mais c'est, malgré tout, leur responsabilité qui est engagée puisque seuls ceux qui auront la lucidité d'admettre que l'armée des morts existe réellement et constitue un véritable danger, seront en capacité de sauver le Royaume ou, à tout le moins, d'organiser sa défense. Face à ces deux menaces, celle qui engage directement notre responsabilité (les dragons) et celle qui l'engage indirectement (les Marcheurs Blancs), la grande majorité des personnages se montrent indifférents, trop occupés à livrer leurs propres batailles et à défendre leurs intérêts privés." (p. 232)
Merci à Guy Castadot d'avoir inspiré cet hommage à Michel Serres.
Prochains événements à ne pas manquer
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A bientôt !

Laurent, Luc, Cécile et Yannick
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