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Bonjour,

Dans cette première newsletter "post-confinement", je partage trois expériences personnelles et trois livres plutôt « philo » mais aidant à penser le management autrement. La combinaison de ces expériences et de la découverte de ces livres durant le confinement m’ont surtout révélé de surprenants liens entre « le vide », « l’inutile » et « le féminin ». Deux êtres chers m'ont aidé – l'un en m'inspirant, l'autre en me conseillant – à mieux intégrer dans ce partage deux parts de moi-même que je maintenais jusqu’ici « volontairement » séparés. Qu’ils en soient remerciés.

Mais avant de partager cela, je voudrais porter à votre connaissance le prochain webinaire de Phusis ce jeudi 9 juillet à midi. Tout au bas de cette newsletter, vous trouverez d'autres annonces d'événements et de publications.  

« Ne tirez pas. Laissez ‘cela’ tirer. » Voilà le secret de Maître Anzawa, l’un des plus grands maîtres japonais de tir à l’arc, qui, à plus de 80 printemps et presqu’aveugle, ne manquait jamais la cible. 
 
L’image du Maître Anzawa, que m’a transmise mon professeur de Judo, François Vassart, lorsque j’avais 7 ans, me fascine depuis lors. Au point que mon cheminement philosophique et spirituel depuis plus de 40 ans pourrait se résumer en une phrase : « Apprendre à laisser ‘cela’ tirer à travers moi ».
 
Au travers de ce long cheminement, qui n’est encore pour moi qu’à ses débuts, j’ai appris que toutes les grandes voies spirituelles se rejoignent tout en prenant des chemins de traverse différents : elles nous invitent toutes à dire « Oui ». En ce sens, « apprendre à laisser ‘cela’ tirer à travers soi » est le synonyme de « se libérer », de vivre en harmonie avec le tout de la réalité – qu’on l’appelle Tao, Brahman, Phusis, Dieu ou la Nature –, d’« être un avec », de dire « Oui à ce qui est ». J’ai appris par ailleurs que la philosophie, quand elle est abordée comme une « manière de vivre » – comme le propose le regretté Pierre Hadot – et non pas comme un savoir académique, nous mène aussi à dire « oui à ce qui est »

Cet apprentissage fondamental au travers de mon cheminement philosophique et spirituel n’a pas seulement changé mes convictions, ma vision du monde et ma façon de vivre sur un plan personnel ; en tant que responsable d’équipes et d’organisations, il m’a aussi amené à m’intéresser à des approches managériales compatibles avec cette vision du monde et cette façon de vivre.
 
C’est ce qui m’a amené depuis plus de 10 ans à mettre en place, en tant que manager, l’une ou l’autre forme de « gouvernance collaborative » (opale, libérée, holacratique, sociocratique, …) dans diverses organisations et plus récemment de fonder avec quelques associés, Phusis, qui accompagne dans de grandes entreprises la mise en place de telles gouvernances.
 
Ces dernières années, je me suis souvent exprimé sur ce cheminement, que ce soit dans cette newsletter ou au travers de différents interviews et articles. Ce n’est pas tant parce que j’aime parler de moi. Au travers de la rédaction et publication de ces articles, j’essaye, d’une part, de mieux comprendre ce que je vis moi-même et, d’autre part, de partager les fruits d’une expérience qui pourraient peut-être être utiles à ceux qui me liront.  
 
Dans cette newsletter, je vais donc tenter de partager avec vous, sur base de mon expérience récente, une chose toute simple : le « oui à ce qui est » que j’évoquais ci-dessus ne peut se limiter à un « oui » mental, provenant de lectures et d’une compréhension intellectuelle du monde, aussi brillante soit-elle. Le « oui à ce qui est » doit être aussi un « oui » du corps entier, et avant tout du cœur. Ces derniers temps, j’ai donc eu la chance de commencer à apprendre, au travers de diverses expériences et rencontres, à dire « oui » tant avec mon corps qu’avec mon cœur, c’est-à-dire à ressentir, à m’ouvrir, à m’abandonner, sans plus chercher à me protéger. A plus de 50 ans, il était probablement temps d’ailleurs. D’autant que mon guide spirituel me répétait déjà depuis plus de 10 ans que « l’urgence » pour moi sur le chemin était d’apprendre à ressentir, à mieux intégrer ma part yin, ma part féminine. Mais comme vous le savez peut-être, il nous arrive d’écouter une vérité cent fois et, un beau jour seulement, on l’entend pour la première fois.
 
Ainsi, une personne m’a appris que la meilleure façon de l’aider dans les moments difficiles n’était pas d’imaginer des solutions pour résoudre ses problèmes, ni de trouver les arguments pour lui remonter le moral, ou de la faire rire, mais d’être tout simplement présent et de recueillir ses larmes. Et le goût, plus souvent doux qu’amer, de ces larmes, tour à tour de tristesse et de bonheur, m’a donné envie de relire et de dire de la poésie, d’écrire des romans, et de m’engager plus socialement et politiquement, au sens noble du terme. D’apprendre enfin à être « activement passif » et « passivement actif », comme nous le verrons plus loin. 
 
Une autre personne, avec qui j’entretenais des relations professionnelles très positives depuis près de 15 ans, n’est pourtant devenu un ami de cœur que le jour où j’ai pris le temps et osé partager avec lui, pendant une belle après-midi de juillet, une expérience personnelle qui me touchait profondément.
 
Enfin, pour ne me limiter ici qu’à trois exemples personnels, mon entraîneur de boxe (que j’ai initiée avec bonheur il y a un an) m’aide toutes les semaines à me détendre musculairement et à me « libérer de ma volonté » de faire de beaux punchs et uppercuts car cette volonté même m’empêche de les délivrer de façon souple, déliée et donc efficace. Ce qui m’amène aujourd’hui à considérer la boxe comme une pratique importante dans mon cheminement spirituel, au même titre que la méditation. Nous verrons plus loin que ce n’est peut-être pas si paradoxal que cela.

Ces expériences personnelles, aussi importantes soient-elles pour moi, ne seraient cependant pas dignes de figurer dans cette newsletter de PhiloMa si je ne pouvais les lier à la production conceptuelle de philosophes ou de penseurs susceptibles de faire réfléchir des managers sur leurs propres pratiques. Or la lecture récente de trois ouvrages importants m’a permis de méditer et d’établir des liens nouveaux, et surprenants pour moi, entre trois concepts – « le vide », « l’inutile » et « le féminin » – dont ces expériences de vie évoquées ci-dessus m’ont donné envie de faire meilleur usage.

Ainsi, dans « L’usage du vide – Essai sur l’intelligence de l’action de l’Europe à la Chine », le philosophe Romain Graziani, professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, démonte – en s’appuyant sur les concepts du « non-agir » et du « vide » des penseurs zen comme Maître Awa ou taoïstes tel que Tchouang-tseu – les erreurs et les leurres sur le pouvoir et la volonté qui sont à la base des représentations occidentales de l’action efficace. Et qui explique pourquoi je suis encore un si piètre boxeur.
 
Pour le dire simplement : une volonté trop forte, trop tendue vers la réalisation d’un objectif précis, peut être contreproductive. Ainsi, de façon triviale, vouloir s’endormir est le meilleur moyen de ne pas trouver le sommeil ; vouloir trop atteindre sa cible nous rend plus susceptible de la rater, ne fût-ce que par toutes les micro-contractions non-maîtrisables que cette volonté induit dans notre corps.
 
Tout l’intérêt du livre de Graziani est alors de montrer pourquoi il ne s’agit pas simplement d’abandonner toute forme de volonté, comme pourrait pourtant le laisser croire une compréhension superficielle du concept très en vogue aujourd’hui du « lâcher-prise », autre dénomination habituelle en Occident du « non-agir ». Ainsi, selon Graziani, « le non-agir – l’usage du vide – est la forme souveraine de la volonté libre, ou plutôt libérée ; consciente de ses limites, mais aussi avertie des ressources qu’elle peut puiser ailleurs, comme dans la patience ou l’imagination, cette liberté consiste non pas à contrarier le déterminisme naturel, mais à contrer la détermination initiale à agir tout au long du processus. » La « volonté libérée » est donc celle qui se réduit à une anticipation, qui reste en état d’ouverture, qui oublie partiellement ou totalement l’objectif qui la meut initialement et se laisse conjoindre à un ensemble de forces, entre autres corporelles.   
 
Pour le dire simplement à nouveau, nos actions sont d’autant plus « efficaces » que nous combinons au mieux « l’intelligence de notre tête » avec « l’intelligence de notre corps ». Et c’est précisément ce qui fait l’attrait des « philosophies de l’action » asiatiques – et des pratiques corporelles qui les accompagnent inévitablement – par rapport à la philosophie occidentale de l’action qui, pour l’essentiel, ont complètement ignoré, voire totalement discrédité, cette intelligence du corps.
 (Après quelques minutes, la vidéo - lien en clickant sur la photo - est en Français)

Comment faire dès lors pour cultiver cette « volonté libérée » sans que sa recherche même ne la rende paradoxalement impossible à atteindre (ce qui est malheureusement aujourd’hui le cas de beaucoup de personnes qui cherchent « activement » la paix et la liberté au travers de pratiques méditatives) ?
 
Graziani en donne selon moi la clé à la toute fin de son ouvrage au travers d’une dernière citation de Tchouang-tseu : « Ne joue pas au maître des noms, ne fais pas de ton corps un bureau de projets, ne te prends pas pour la personne en charge, ne laisse pas ton mental [1] jouer les propriétaires. Fais corps avec l’infini, ébats-toi en restant invisible, déploie pleinement ce que tu as reçu du Ciel sans chercher à voir ce que tu en retireras, demeure vide et voilà tout. Les hommes parfaitement accomplis se servent de leur esprit comme d’un miroir : ils ne vont pas au-devant des choses ni ne se laissent entraîner, ils n’emmagasinent rien, n’agissant qu’en fonction de ce que la situation requiert [2]. C’est ainsi que l’on peut avoir prise sur le dehors sans se laisser nuire. »
 
En d’autres termes, « libérer notre volonté » implique de nous libérer de la raison calculatrice de notre mental (notre ego), raison obnubilée par la recherche de la « maximisation de l’utilité », chère aux économistes contemporains, dans tout ce que nous faisons. Et s’en libérer ne veut pas dire nier ou ignorer ; cela veut simplement dire ne plus en être l’esclave aveugle et inconscient. En ce qui me concerne, cet enseignement ne m’est pas seulement utile en tant qu’apprenti-boxeur mais aussi en tant qu’entrepreneur et manager.

Pour une introduction orale au livre de Graziani, écoutez ces podcasts de France Culture : « Quand la volonté nuit, en Chine et ailleurs » et « Que veut dire faire le vide ? ».
 

[1] Graziani utilise ici dans sa traduction le mot « conscience ». Il me semble, sur base des enseignements d’Arnaud Desjardins, que Tchouang-tseu vise ici plutôt le « mental » (appelé aussi « ego » ou « moi »), qui doit être distingué de la conscience (appelé aussi « Soi »).   
[2] Graziani traduit ici la formule de Tchouang-tseu par « étant pure réactivité ». A nouveau sur base des enseignements de Desjardins, il me semble que « n’agissant qu’en fonction de ce que la situation requiert » me paraît à la fois plus clair et plus correct.   
Et pour nous libérer, que ce soit sur le plan personnel que professionnel, de notre raison calculatrice et utilitariste, le manifeste « L’utilité de l’inutile » de Nuccio Ordine, professeur de littérature à l’Université de Calabre, est éclairant. En effet, dans cet ardent pamphlet, il montre avec brio comment l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telle que la dignité humaine, l’amour et la vérité.
 
Ce faisant, Ordine s’élève contre l’idée aujourd’hui malheureusement généralisée selon laquelle ce qui ne produit aucun profit est un luxe superflu, un obstacle à l’optimisation du temps. Cette idée « mine en leurs fondements même les institutions comme les écoles, les centres de recherche, les universités, les laboratoires et les musées, ainsi que les disciplines humanistes et scientifiques dont les valeurs devraient ne résider que dans le savoir pour le savoir indépendamment de toute capacité de produire des rendements immédiats et pratiques. »
 
Le texte d’Ordine s’articule en trois parties : 
  • La première s’attache à démontrer l’utile « inutilité » de la littérature : « Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art ; et un pays ou on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas, un pays sans esprit ; ou il n’y a pas d’humour, ou il n’y a pas le rire, ou il y a la colère et la haine. »
  • Dans la deuxième partie du texte, Ordine montre que les réformes, la réduction continuelle des ressources financières et la recherche de profits opérées dans le domaine de l’enseignement, de la recherche fondamentale ou des activités culturelles – notamment en Italie – ont des conséquences désastreuses : « Saboter la culture et l’instruction, c’est saboter le futur de l’humanité ».
  • Enfin dans la troisième partie, Ordine montre la valeur illusoire de la possession et ses effets destructeurs sur la dignité humaine, sur l’amour et sur la vérité : ce ne sont pas les richesses accumulées qui font la dignité humaine mais le libre arbitre ; l’amour ne supporte pas d’être mis en cage et il doit toujours se mouvoir librement ; enfin croire en la vérité et la maintenir toujours en vie consiste justement à la mettre continuellement en doute. Ordine rappelle à cet égard que « lorsque la barbarie a le vent en poupe que le fanatisme s’acharne contre les êtres humains, elle s’acharne aussi contre les bibliothèques et les œuvres d’art, contre les monuments et les chefs d’œuvre. La furie destructrice s’abat sur ces choses considérées inutiles : les livres hérétiques consumés dans les flammes de l’inquisition, les ouvrages décadents lors des autodafés des Nazis à Berlin, la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en Afghanistan, ou encore les bibliothèques du Sahel à Tombouctou menacées par les jihadistes maliens. Autant d’œuvres inutiles et désarmées, silencieuses et inoffensives, mais dont la simple existence est perçue comme une menace ». A cet égard, l’inculture revendiquée par certains « maîtres du monde » actuels, tant dans la sphère politique que business, n’est pas de bon augure.
 

Personnellement, j’ai vu dans la défense et la revalorisation par Ordine de l’inutile à la fois la condition pour adopter la « volonté libérée » défendue par Graziani et le but même de cette « volonté libérée ». La condition est donc de sortir de la raison calculatrice et utilitariste de court terme ; le but est la préservation de la dignité humaine, de l’amour et de la vérité plus que l’accumulation de richesses et de possession. Ordine fait d’ailleurs aussi explicitement référence à Tchouang-tseu qui, dans la citation traduite par Graziani et reprise ci-dessus, énonce clairement que « les hommes accomplis n’emmagasinent rien ». Dans notre société matérialiste et consumériste, cela est bien entendu plus facile à écrire qu’à faire. Je peux cependant témoigner que délaisser un peu la lecture de la presse quotidienne et d’essais « utiles » au profit de romans et de poésies « inutiles » m’aide à être plus sensible qu’avant à tout ce qui au quotidien renforce ou affaiblit mon souci de la vérité, d’amour et de respect de la dignité humaine, que ce soit la mienne propre ou celle des personnes que je fréquente.  Ordine conclut d’ailleurs que « l’utilité de l’inutile est de nous aider à conserver le rôle que nous sommes censé jouer : rendre l’humanité plus humaine ».
 
Pour une introduction orale au livre d’Ordine, visionnez cet entretien avec Nuccio Ordine à l’occasion de la parution de son livre.
« Rendre l’humanité plus humaine », la formule est jolie mais que veut-elle dire au fond ? C’est précisément pour éclairer ce point que les enseignements d’Arnaud Desjardins me semblent riches et donnent en quelque sorte un cadre, une clé de lecture à la fois physique, sexuelle, psychologique et spirituelle pour apprécier l’importance – aujourd’hui peut-être plus que jamais – de « libérer notre volonté », de « faire bon usage du vide » et de « cultiver l’inutile », comme le proposent Graziani et Ordine.
 
Dans son livre « Pour une vie réussie, un amour réussi », Desjardins rappelle qu’une sculpture hindoue, Ardhanareshwara (ou Ardhanarishvara), est moitié homme moitié femme. L’être humain étant considéré comme le représentant de la réalité totale – ce qui est dit d’une Divinité s’applique aussi à l’homme – l’homme accompli est aussi Ardhanareshwara, homme et femme réunifiés. En d’autres termes, un homme total a assumé en lui son élément féminin et une femme épanouie a assumé en elle son élément masculin. Pour Desjardins, l’intégration du masculin et du féminin en chaque être – qui donc « rend l’humanité plus humaine » – n’est pas propre à l’hindouisme ; elle est au cœur de toutes les voies spirituelles.
 
 
Mais que veulent dire ici précisément « masculin » et « féminin » ? Le comprendre va nous permettre également en quoi l’intégration du masculin et du féminin est aussi, telle que je le comprends, la condition de la « volonté libérée » et sa conséquence ou son but.
 
Pour l’expliquer, Desjardins prend l’image d’une autre statue hindoue : le lingam de Shiva, une pierre noire dressée verticalement comme un phallus, qui semble émerger d’une coupole appelée Yoni. Le symbolisme de cette statue signifie que le dynamisme masculin de la Manifestation (la réalité telle qu’elle nous apparaît) émerge du statisme féminin. De même, en tout être humain, homme ou femme, notre nature masculine émerge de notre nature féminine.
 
Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Que signifie ici le féminin et le masculin ? Pour le comprendre, regardons ce que dit la nature à ce propos : dans toute chose, dans toute situation, il y a un aspect féminin, yin, et un aspect masculin, yang. L’aspect féminin est un aspect de réception, d’accueil, d’intériorisation, de maturation cachée dans la profondeur ; l’aspect masculin est un aspect de projection vers l’extérieur. Ainsi, c’est dans la terre et l’eau (éléments yin), et non dans le feu ou l’air (éléments yang) que se produit la germination ou que se multiplie la vie. En nous tous, êtres humains, tout ce qui est associé à la profondeur est de nature féminine ; tout ce qui est associé au passage de la profondeur à la surface est de nature masculine. Ainsi, on peut dire que l’effort de méditation est d’essence féminine puisqu’il s’agit de s’intérioriser, de rentrer dans sa profondeur, et on peut dire que l’esprit d’entreprise, l’action, le désir de façonner le monde sont d’essence masculine. Mais, comme le souligne Desjardins, « il est bien certain que c’est de la profondeur que naît l’action chez tout être équilibré. C’est de l’océan qu’émergent les vagues et c’est des zones profondes de nous-mêmes qu’émerge l’action juste ».
 
Or, pour que l’action juste, « efficace », non pas dans un sens utilitariste mais dans le sens où elle répond pleinement à ce que la situation requiert, émane des zones profondes, du « vide », de nous-mêmes, il faut d’abord que notre nature féminine accepte d’être pénétrée – sans se protéger – des impressions et des sensations qui viennent du dehors. Il faut que notre nature féminine dise « Oui à ce qui est », à tout ce qui est, que cela nous affecte positivement ou négativement. Et pour cela, il nous faut lâcher notre ego, lâcher la logique, la raison calculatrice. Alors pourra s’accomplir en nous une maturation, une gestation, qui est, elle aussi, d’essence féminine, tandis que la réponse adéquate, parce que consciente (ou la réaction inadéquate parce que mécanique), sera d’essence masculine. Et la qualité de notre réponse, de notre action, sera proportionnelle à la qualité de notre « oui ».
 
L’aspect féminin en nous est donc préalable à l’aspect masculin tout simplement parce qu’avant de donner, de projeter, d’exprimer, il faut recevoir, porter en soi. Nous ne pouvons donc agir, créer, produire, changer le cours des événements, nous exprimer (fonctions masculines) d’une manière juste si nous ne nous sommes pas d’abord ouverts, non par l’intellect, mais par les sensations et l’appréciation du cœur, à toutes les données qui viennent jusqu’à nous. A l’inverse, comme l’écrit Desjardins « tant que les hommes, et les femmes, continueront à mépriser leur propre sensibilité, à n’être ouverts au monde extérieur que pour le dominer au lieu de s’en imprégner et de communier, rien ne sera possible en ce qui concerne la guérison de notre société. »
 
Tout ce que nous venons de voir jusqu’ici avec Desjardins rejoint donc ce que nous dit Graziani quant à la « volonté libérée qui reste en état d’ouverture » et permet ainsi de réaliser une action qui se déroule d’elle-même, sans intention, grâce à une éclipse du moi, grâce à un bon usage du « vide ».
 
Il y a pourtant entre Graziani et Desjardins une différence fondamentale quant à « l’usage du vide » : pour le premier, il s’agit avant toute d’une « façon concrète de remédier à l’hypertrophie de la volonté, et au ‘crampes’ de l’éthique musculaire » ; pour le second en revanche, cela ne correspond pas à une simple décontraction « musculaire » : la « libération » dont il parle est aussi le complet relâchement de toutes les tensions, physiques, émotionnelles et mentales, mais en tant que préparation à nous ouvrir à la « réalité métaphysique, illimitée, infinie que notre ego ne peut ni concevoir ni conquérir ».


 
Desjardins le résume bien dans ces quelques lignes : « Intérieurement, soyez activement passifs ; extérieurement soyez passivement actifs. […] Apprenez à agir détendus, physiquement, émotionnellement, mentalement. […] Je lâche, j’essaie de lâcher, de ne plus agir, de laisser faire. Ce n’est pas l’Atman (que l’on pourrait traduire par Ame universelle, ou Dieu, ndlr) qui va se révéler pour commencer, ce sont vos peurs enfouies, vos tristesses non consolées, vos désirs non accomplis, mais c’est le Chemin qui vous conduira un jour à ce que, de la même manière, dans ce silence intérieur (le « vide », ndlr), l’Infini vous accueille. Il s’agit d’un effort bien particulier. Cherchez-en le secret jusqu’à ce que vous l’ayez trouvé. Cet effort de non-effort consiste à me rendre activement non actif pour que quelque chose s’accomplisse qui ne peut s’accomplir que dans l’abandon, le lâcher-prise, la confiance, la soumission, l’ouverture. […] Vous ne pouvez pas être plus forts, plus malins, plus rusés que cette nécessité d’abandonner l’effort et de devenir uniquement un instrument, démarche fondamentale de toutes les spiritualités, même celles dans lesquelles le courage, l’énergie, la détermination, donc apparemment l’activité et l’effort, jouent un rôle visible. »
 
Et pour devenir l’instrument de cette réalité, de cette énergie – appelez-là Dieu, Shakti, Brahman – bien supérieures à tous égards à nos fonctionnements habituels, il s’agit pour nous de réconcilier l’activité et la passivité, l’attitude féminine et masculine, l’apparemment utile et l’apparemment inutile, l’action et la non-action. Il s’agit, que nous soyons femme ou homme, d’être dans une attitude féminine pour nous laisser féconder, comme l’évoque le symbole de la Vierge Marie, par cette force tellement plus grande, plus intelligente, plus juste que notre ego et notre mental, et de devenir ainsi activement le collaborateur de cette force.
 
Pour une introduction orale à l’enseignement de Desjardins, écoutez cette conférence : « Être un avec ».

Pour conclure, reprenons une parole qui est au centre du Taoïsme et des écrits de Tchouang-tseu cité tant par Graziani, Ordine que Desjardins : « Par le non-agir, il n’est rien qui ne puisse être accompli ». Et si vous en doutez encore, pensez à ce « miracle » quotidien partout sur notre petite planète : à chaque instant, des femmes enfantent, et c’est précisément par leur non-agir (mener une vie suffisamment calme que pour ne pas provoquer une interruption de grossesse) que s’accomplit une chose aussi admirable que la création d’un nouvel être humain.

Je vous rassure cependant : même si la parole de Tchouang-tseu est vénérable et qu’il n’est rien que le non-agir ne puisse accomplir, je ne me fais aucune victime illusion !  Même en développant au mieux ma part féminine, je ne serai jamais en mesure de procréer - si ce n’est sur le plan symbolique ! Cela dit, même si j’ai encore beaucoup de chemin à faire et même si ce n’est pas le but en soi, mes « efforts de non-effort » portent leurs fruits sous la forme de relations personnelles et professionnelles beaucoup plus fluides, du moins avec certaines personnes. C’est déjà pas mal et c’est plus important, vous en conviendrez, que de délivrer mes punchs et uppercuts de façon plus déliée, élégante et graçieuse, tout spirituels qu’ils soient.


Bel été à toutes et tous !

Laurent
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