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Bonjour à toutes et à tous,

En ce dernier jour du mois de janvier, marqué par la crise sanitaire qui perdure et le remplacement de Trump par Biden à la Maison Blanche, que souhaiter au-delà du traditionnel “Bonne année 2021” ? Et quelles leçons tirer de cette difficile année 2020, durant laquelle ‘tout a changé”, comme le titrait The Economist récemment ?
 
Autant l’avouer d’emblée, je ne vois pas clair et je ne suis malheureusement pas le seul. La crise que nous vivons est-elle avant tout sanitaire ou politique ? Des philosophes érudits argumentent que le système politique qui se met en place dans de nombreux pays à la faveur de la crise sanitaire serait un “totalitarisme numérique”. Les pontes, beaucoup moins érudits, du World Economic Forum de Davos parlent d’un “Great Reset” : réinitialisation de quoi exactement ? Et surtout, au profit de qui ? La surveillance accrue des individus par les nouvelles technologies, qu’ils préconisent pour notre plus grand bien, n’inspire décidément pas confiance. Et pour couronner le tout, il est de plus en plus difficile de se faire une opinion claire à la lecture ou à l’écoute des médias tant les “faits alternatifs” pullulent aujourd’hui, nous faisant douter de tout et de tout le monde. La fin des tweets mensongers de Trump, même si elle est bienvenue, ne suffira malheureusement pas à changer la donne à cet égard. “Comment donc continuer à faire de la politique dans un monde indifférent à la vérité, et où seuls comptent les ‘faits’, vrais ou faux, qui confirment nos opinions ?”, se demande dès lors la philosophe Myriam Revault d'Allonnes dans “La faiblesse du vrai. Ce que la post-vérité fait à notre monde commun”.
 
Dans cette confusion ambiante, j’ai malgré tout eu la faiblesse de vouloir dégager pour moi-même quelques leçons de l’année écoulée. Quelle qu’en soit la pertinence, permettez-moi de vous les résumer et de vous les partager sous la forme d’un voeux simple : je nous souhaite à tous de trouver en 2021 le courage (1) d’accueillir ce qui est, (2) d’inclure autant que possible toutes les voix dans nos prises de décision, donnant à chacun le droit de choisir son “destin”, et (3) d’apprendre à nous effacer, à vivre en laissant le moins de traces possibles.
 
J’en suis conscient : nous souhaiter d’avoir un tel courage n’a rien d’original. C’est en substance ce à quoi nous appellent déjà les spiritualités de tous les peuples depuis des millénaires : apprendre à nous détacher de notre volonté insatiable de pouvoir, de contrôle et, au contraire, nous “abandonner” avec gratitude. A quoi ? A ce qui nous dépasse, à ce qui est donné sans réserve. A la vie, au Tout.
 
Cet appel, à la fois simple et difficile, nous semblons aujourd’hui collectivement l’oublier ou le négliger, en particulier à mesure que notre puissance technologique se décuple et que nous avons l’illusion de maîtriser jusqu’à la vie elle-même.
 
Pour ceux que cela intéresse, je détaille mon voeux pour 2021 dans les quelques paragraphes qui suivent, au travers de ma propre expérience en 2020. Ce faisant, j’évoque également comment ce message a guidé en 2020 mon engagement tant dans Phusis que dans PhiloMa, et les formes probables que cet engagement tentera de prendre en 2021.
 
A bientôt.
 
Laurent
 

1. Accueillir : apprendre à voir aussi l’aspect positif des catastrophes 

Au-delà de nous inviter à plus d’inclusion et plus d’humilité comme nous le verrons plus tard, la pandémie actuelle, en nous touchant potentiellement tous, nous invite tous à accueillir, à dire oui à tout ce qui nous arrive, y compris ce que nous percevons comme négatif : un accident, une catastrophe, un crime,... et ce faisant, nous invite tous à cheminer spirituellement (par “spirituel”, j’entends ce qui nous relie au Tout, le tout de la réalité, quel que soit le chemin, qui peut être religieux, agnostique ou athée). Car, comme l’enseignent la plupart des maîtres spirituels et des philosophes depuis des millénaires, à l’instar de philosophes présocratiques tels que Pyrrhon, rien de ce qui est n’est en soit doux ou amer, bon ou mauvais, bien ou mal.
 
Je suis conscient que de telles paroles peuvent paraître insupportables pour ceux qui ont vu un être proche emporté par le Covid. Et pourtant, apprendre à dire oui, inconditionnellement, à tout ce qui nous arrive est, je crois, le propos de toute spiritualité et peut-être le seul apprentissage important dans notre vie. Accueillir ne doit pourtant pas être compris comme se résigner. Accueillir, c’est au contraire ne pas nier ce qui nous arrive afin de voir le plus lucidement possible ce qu’il convient de faire, ce que requiert la situation, chaque fois unique, différente. Une telle disposition peut d’ailleurs nous permettre de voir également tout le positif qui est aussi contenu dans cette pandémie, qui émergera naturellement et ce d’autant plus vite si nous l’accueillons.
 
C’est d’ailleurs ce que fait The Economist dans un article récent (“The year when everything changed”) dans lequel sont énumérés tous les changements positifs qu’apportent la pandémie, notamment en termes d’innovation que ce soit sur le plan scientifique, médical, éducatif, ou même managérial, dans tous les secteurs.

Tout en ayant une pensée émue pour tous ceux qui ont déjà été emportés par le virus, et pour leurs proches, je ne puis donc souhaiter à nous tous rien de mieux pour 2021 que de progresser dans notre capacité à accueillir inconditionnellement ce qui est, à dire pleinement “oui” à ce qui nous arrivera, avec toute la tendresse de de ce sauveteur pour ce bébé réfugié. 
 
2. Inclure : prendre autant que possible en compte toutes les voix dans nos prises de décision, donnant à chacun le droit de choisir son “destin”

Au travers de diverses actions relatées en partie dans la newsletter du 10 mai 2020, je me suis engagé en 2020, avec Phusis et des amis proches, à soutenir les plus fragiles durant cette crise. Au travers de Covid-Solidarity, nous avons ainsi mis en place un réseau de bénévoles pour aider dans les maisons de repos. J’ai pu moi-même passer plusieurs après-midis à prendre soin de personnes âgées confinées dans leur chambre : leur donner à manger lentement, à leur rythme ; parler ; leur lire des histoires.
 
Malheureusement, notre action n’a été qu’une goutte d’eau dans l’océan : malgré le dévouement, pourtant souvent héroïque, des membres du personnel des maisons de repos, de trop nombreuses personnes âgées, confinées dans leur chambre, interdites de visites, et seules du matin au soir, se sont laissées « glisser » dans la mort en 2020. 
 
Dans de très nombreux cas, ce qui explique ce « glissement », ce n’est pas la solitude en elle-même ; c’est plutôt le fait que ce confinement strict soit imposé à ces personnes âgées, qu’elles soient privées de leur capacité à décider pour elles-mêmes. Dans 99% des cas, on ne leur a pas demandé ce qu’elles préféraient : éviter au maximum le risque d’être contaminées en ne voyant plus personne, ou accepter ce risque et continuer à voir leurs proches.
 
Ces « glissements » tragiques ont été pour moi la confirmation, dans la douleur, que l’inclusion - qui se caractérise entre autres par la participation à la prise de décision pour les mesures qui nous concernent - est un besoin psychologique vital, tant au travail que dans notre vie privée. Depuis plus de trente ans, cela est confirmé par les nombreuses recherches académiques et les applications pratiques de la théorie de l’auto-détermination de Edward Deci & Richard Ryan, l’un des fondements des formes possibles de gouvernance collaborative telles que nous la concevons au sein de Phusis.



En ce qui me concerne et au-delà de Phusis, cette expérience bénévole en maison de repos a ainsi renforcé mon engagement pour la promotion des principes de la gouvernance collaborative dans toutes les activités humaines. Je le ressens plus que jamais comme un devoir personnel vis-à-vis de tous ceux que notre manque d’inclusion durant la pandémie a inconsciemment poussé à se laisser glisser.
3. S’effacer : apprendre à vivre en laissant moins de traces 

La pandémie sanitaire ne devrait pas nous faire perdre de vue que cette année a également été marquée par de nombreuses catastrophes générées par le changement climatique : feux de forêts dévastateurs aux Etats-Unis ; tempêtes inédites dans l’océan Atlantique ; … comme l’illustre si bien Kal dans un dessin publié par The Economist
 
Bien plus, la pandémie et le changement climatique, qui sont tous les deux induits par notre exploitation frénétique des ressources naturelles, est un signal fort pour nous inviter à changer sans tarder notre système économique encore trop ancré implicitement dans la croyance implicite de ressources naturelles infinies (comme l’évoquent divers auteurs dans “Le cri de Gaïa - Penser la terre avec Bruno Latour”, ouvrage dirigé par Frédérique Aït-Touati et Emanuele Coccia). De ce point de vue, je suis heureux de constater - et cela semble être confirmé par diverses études en cours - que la mise en place d’une gouvernance collaborative au sein d’une organisation s’accompagne souvent du développement d’une stratégie plus soucieuse de son impact sociétal et environnemental.

L’idéal serait probablement que nous réussissions à faire comme les animaux qui, sans avoir notre intelligence, vivent de façon moins “bêtes” que nous : ils réussissent à vivre sans laisser de traces durables. A cet égard, j’ai été émerveillé il y a quelques années d’apprendre que la masse physique de toutes les fourmis sur cette terre (10 à 20% de la biomasse animale terrestre) est supérieure à la masse des êtres humains et que malgré tout, les fourmis ne détruisent rien, au contraire elles contribuent par leurs activités à aérer la terre, à rendre la Phusis - le tout de la réalité selon les pré-socratiques - plus “habitable” pour d’autres espèces. C’est une leçon étonnante dont nous pouvons nous inspirer et c’est d’ailleurs pour nous en rappeler chaque jour que nous avons choisi d’appeler notre société “Phusis”.
 
Mais mettre en œuvre la “leçon d’humilité” des insectes et de la nature en général est difficile. Essentiellement parce que la plupart des civilisations et des êtres humains (hormis quelques sociétés erronément appelées “primitives”) sont hantés par le désir de “durer”, de laisser une trace et que la production et l’accumulation de biens en est souvent le corollaire. Pour se déprendre de cette hantise, il nous faut apprendre à nous libérer de notre ego et tenter d’imiter la nature, comme le proposent par exemple les approches zéro-pollution du type “Cradle-to-Cradle” (“Berceau-au-berceau”) de Michael Braungart et William McDonough, ou plus récemment le philosophe et sociologue Bruno Latour dans son dernier livre “Où suis-je ?” dans lequel il souhaite en quelque sorte le “devenir-termite” de l’humanité.
 
Il n’est d’ailleurs pas étonnant que ce travail sur notre ego soit le même que celui qui est nécessaire pour un manager de s’engager dans un projet de mise en place d’une gouvernance collaborative (comme j’ai eu le plaisir d’en débattre avec deux chercheurs que je respecte et aime beaucoup, Pablo Servigne et Patrick Viveret dans un webinar organisé par Trans-Mutation, comme je le fais régulièrement dans les webinars de Phusis et comme j’aurai l’occasion de le faire pour Oxford Leadership dans deux semaines).

Ces quelques réflexions sur notre besoin d’apprendre à vivre sans laisser de traces m’a fait me souvenir de la magnifique histoire, racontée par la merveilleuse Christiane Singer, de ce vieux rabbin qui, au soir de sa vie, est retourné à Vienne pour ne laisser aucune trace de sa souffrance sur cette terre. Cette vidéo ne dure que deux minutes. Ne manquez pas cette occasion de la regarder. Elle pourrait changer votre vie, comme elle a changé la mienne. Si nous la comprenions vraiment collectivement, je crois que nous serions enfin en mesure de sortir de l’impasse écologique dans laquelle notre système économique nous mène depuis plus de 200 ans.
4. Se détacher du pouvoir et s’abandonner à la vie

A bien y réfléchir les trois formes de courage évoqués ci-dessus (accueil, inclusion et effacement) sont induites par une posture commune, une posture à laquelle nous invite toutes les spiritualités, depuis la nuit des temps : nous détacher de notre volonté de pouvoir et de contrôle que notre mental, notre ego, stimule inévitablement pour nous protéger si nous n’y faisons pas attention. Cette volonté de pouvoir est sans fin. Elle atteint aujourd’hui des sommets paroxystiques qui se traduisent entre autres dans les discours transhumanistes.
 
Récemment un scientifique français s’adressa à des étudiants lors d’une conférence et leur dit : “Vous êtes tous des dieux : vous pouvez vaincre la mort”. Ces propos ne sont-ils pas l’expression d’une pure folie, d’une volonté de pouvoir illimité ? 
 
Mais, me direz-vous, n’est-il pas écrit dans la Bible également que nous sommes tous des dieux et que nous pouvons vaincre la mort ? Bien sûr, mais dans un sens complètement différent, qui est partagé, je pense, par toutes les grandes spiritualités, qu’elles soient confessionnelles ou pas.

D’une part, nous sommes effectivement tous des “dieux”, en tant qu’expression momentanée et indissociable du Tout - que l’on peut appeler dieu si on le veut -, comme chaque vague est une expression indissociable de l’océan. La mort physique de chaque être n’est ainsi qu’un processus naturel de la vie, du Tout, tout comme l’est la dissolution inéluctable des vagues dans l’océan. Que l’on puisse à l’avenir, grâce aux progrès de la médecine, allonger de centaines, voire de milliers d’années la vie moyenne des êtres humains, ne changera pas fondamentalement cette vérité fondamentale.
 
D’autre part, la Bible et toutes les spiritualités, je crois, nous disent aussi que nous pouvons effectivement “vaincre la mort” dans le sens où nous pouvons “mourir” et “renaître” à nous-mêmes, dans cette vie - pas dans un au-delà hypothétique - en nous détachant de notre volonté de pouvoir, en nous “dés-identifiant” de notre moi existentiel, en nous abandonnant à la vie.
 
Il est donc essentiel de ne pas se tromper d'interprétation de la phrase “Vous êtes tous des dieux”. L’une pointe vers le pouvoir ; l’autre vers le détachement. L’une ne fera qu’aggraver les problèmes individuels, sociétaux et environnementaux que cette volonté de pouvoir génère depuis toujours ; l’autre est l’une des clés fondamentales pour déminer ces problèmes qui deviennent si criants aujourd’hui. L’abandon à la vie qui est son corollaire est d’ailleurs bien plus que cela : depuis toujours et pour toujours, c’est tout simplement la clé ultime d’un bonheur immuable, non-contingent. Bonheur qui réside en chacun et que pourtant si peu d’entre nous arrive à toucher.
 
Puissions-nous être un nombre croissant en 2021 à ne pas nous tromper d’interprétations et à choisir la vie plutôt que le pouvoir. 
Et pour contribuer modestement à un changement économique et managérial en ligne avec tout ce qui précède, et au-delà de mon travail au sein de Phusis, je vais relancer cette année, avec l’aide des philosophes Agathe Vidal et Martin Bolle une série d’évènements PhiloMa. Nous vous tiendrons au courant de nos projets dans les prochaines semaines.

A cet égard, si certains d’entre vous veulent nous aider à remettre de l’ordre dans le site de PhiloMa.org, qu’ils n’hésitent pas à me contacter.
 
A bientôt. 

Laurent
+32 478 62 14 20
 
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